Dans les zones arides, les agriculteurs ont appris à tirer parti des crues et décrues des cours d’eau. Dans la moyenne vallée du fleuve Sénégal, la surface exploitable est incertaine. Quasiment disparue durant les sécheresses des décennies 1970 et 1980, celle-ci a repris du service depuis le milieu des années 1990. Des chercheurs de l’UMR G-EAU et d’universités de la région ont analysé cette surface exploitable après la crue et la capacité de résilience des habitants. 

Comment compléter la production très aléatoire des cultures pluviales ? En exploitant les terres qui ont été inondées par la crue dans la plaine alluviale. Plus la crue est forte, plus la surface exploitable est importante. Encore faut-il que des retenues à l’amont ne réduisent pas exagérément l’ampleur de l’inondation.

Peinture murale de Mame Coumba Bang, déesse du fleuve Sénégal, gardienne des eaux du fleuve

© IRD - Christian Lévêque

Les agriculteurs s’accommodent des caprices du fleuve

L’idée d’utiliser les débordements des cours d’eaux pour irriguer les cultures vivrières ne date pas d’aujourd’hui… Pendant 3000 ans, les Egyptiens ont bénéficié des crues annuelles du Nil qui apportaient l’eau et des sédiments fertiles sur les terres avoisinant le fleuve. Cette pratique appelée « culture de décrue » est très ancienne, sans doute depuis la Préhistoire. Le grand barrage d’Assouan, terminé dans les années 70, a mis fin à cette manne naturelle. Les paysans d’Afrique de l’Ouest ont su également tirer parti des crues des grands fleuves Niger et Sénégal. Ce dernier traverse quatre pays (GuinéeMali, Mauritanie, Sénégal) avant de se jeter dans l’océan Atlantique. Dans la moyenne vallée du Sénégal, les agriculteurs cultivent les zones qui ont été inondées pendant un à deux mois par la crue. Ils produisent ainsi  du sorgho (céréale essentielle en Afrique sub-saharienne), du niébé (légumineuse apportant des protéines végétales) et les résidus de ces cultures (tiges, fanes) fournissent du fourrage de qualité pour le bétail.« La cuvette?Dépression dans la plaine alluviale  est exploitée essentiellement par des habitants de la ville de Podor, agriculteurs ou non, irrigants ou non, explique Jean-Christophe Poussin, agronome à G-EAU. La production en 2018 a été estimée à 121 tonnes de grains de sorgho et niébé pour 470 ha implantés. C’est peu et aléatoire comparé aux cultures irriguées mais sans investissements ». Toutefois, l’édification de retenues à l’amont (une seule en service actuellement, une autre en construction) risque de réduire considérablement l’ampleur des crues et donc la surface exploitable en décrue.

Inondations dans la cuvette de Podor

© Poussin et al., 2020

Sous l’influence des barrages et du changement climatique

L’impact des retenues amplifie celui de la modification sensible de la mousson dans cette partie du continent africain. Différentes disciplines ont été mobilisées -  hydrologie, agronomie, économie, géographie - pour étudier la variabilité agro-hydrologique de ces cultures dans la cuvette de Podor (Sénégal) entre juin 2016 et décembre 2019. Pour ce faire, les scientifiques ont analysé des données hydrologiques à l’aide de modèles, d’une part, et d’autre part, utilisé un modèle numérique de terrain et des photos aériennes de haute résolution pour comprendre l’évolution du régime du fleuve depuis 1903 ainsi que ses conséquences sur la surface exploitable en décrue. Après l’édification des barrages, l’agriculture irriguée devait progressivement remplacer celle de décrue. Néanmoins, lorsque la crue est d’ampleur suffisante, on observe encore l’exploitation de la plaine alluviale. « Sur quatre crues observées à Podor, précise le chercheur, trois ont été suffisantes pour inonder plus de 1000 ha et permettre l’exploitation de plus de 400 ha. Les crues actuelles sont moins fortes qu’avant 1976, mais l’exondation?Retrait de l’eau d’une zone inondée est plus précoce et la période propice aux semis est relativement plus longue. L’agriculture de décrue est donc une activité complémentaire rentable pour la population locale. Elle pourrait aussi l’être aussi dans les portions périodiquement inondées de périmètres irrigués, actuellement peu ou pas exploitées ».

Préparation du sol à Podor

© IRD - Jean-Christophe Poussin

Concilier les différents usages de l’eau

Les agriculteurs doivent semer après le retrait de l’eau et pas trop tard pour obtenir une production avant le dessèchement total du sol. L’une des publications met en évidence les stratégies adaptatives mises en place par les paysans : choix de variétés plus précoces, semis de nombreuses graines pour compenser les pertes éventuelles. Malgré leur résilience, les populations qui cultivent en décrue risquent d’être les perdantes de l’évolution du fleuve Sénégal dans un proche avenir. En effet, déjà contrôlé à 50 % depuis 1987, le débit du fleuve sera bientôt régulé à 70 % par un nouveau barrage-réservoir. Ces barrages, indispensables pour produire de l’énergie et alimenter les villes en eau, matérialisent la pression du développement des activités anthropiques sur les ressources en eau. « Le soutien de crue?Relâcher volontaire de l’eau d’un barrage deviendra alors indispensable, malgré son impact négatif sur la production électrique, si l’on veut préserver des cultures de décrue ou d’autres services écosystémiques nés de l’inondation dans la vallée », argumente J-C Poussin. Or, il est clair que les plans d’aménagement de ces dernières décades relèguent de fait l’agriculture de décrue et les services écosytémiques au dernier rang des priorités. Les auteurs de ces publications affirment que l’intégration des données sur le régime fluvial par les services nationaux concernés pourrait aider les agriculteurs à mieux anticiper les contraintes hydriques. Au niveau régional, cette responsabilité incombe à l’Organisation pour la mise en valeur du fleuve Sénégal (OMVS) qui rassemble les quatre pays baignés par ce cours d’eau très convoité.

 

Publications :

Sall, M., Poussin, J.-C., Bossa, AY, Ndiaye, R., Cissé, M., Martin, D., Bader, J.-C., Sultan, B.; Ogilvie, A. Contraintes hydriques et agriculture de décrue dans la vallée du fleuve Sénégal. Atmosphere 2020, 11, 1192. https://doi.org/10.3390/atmos11111192
Poussin,  J.-C., Martin, D., Bader, J.-C., Dia, D., Seck, S.m., Ogilvie, A. Variabilité agro-hydrologique des cultures de décrue. Une étude de cas dans la moyenne vallée du fleuve Sénégal. Cah. Agric. 2020, 29, 23, https://doi.org/10.1051/cagri/2020022

 

Aller plus loin : Ouvrage Agricultures singulières

Contact science : Jean-Christophe Poussin, IRD, UMR G-EAU jean-christophe.poussin@ird.fr


Contacts communication : Fabienne Doumenge, Julie Sansoulet communication.occitanie@ird.fr

Yacine Ndiaye yacine.ndiaye@ird.fr